Il y a dans le frigo du service une boîte en plastique qui a plus d'ancienneté que moi. Je la salue le matin. Je ne l'ouvrirai jamais.
Chaque service a ses lois non écrites, sa boîte oubliée au fond du frigo, et cette superstition qu'on ne prononce jamais à voix haute : « c'est calme, ce soir ».
Sur mon planning, ma pause existe. Elle est notée. Elle est même surlignée en jaune. C'est le seul endroit du service où je l'ai croisée cette semaine.
— Ce soir, c'est plutôt ca— — Finis ce mot et tu finis sans moi.
Le code de la machine à café est plus costaud que celui de ma banque. Il est écrit au crayon sous le plateau de la table de pause. Au crayon, parce qu'il change tout le temps.
— T'as pas de monnaie pour la machine ? — Je t'en ai prêté l'autre jour. — Et je t'ai offert un café juste après. — Avec ma monnaie.
J'ai posé mon coude sur le tableau blanc. J'ai effacé la matinée.
Ce que j'ai annoncé : « J'ouvre la boîte de chocolats, mais on en garde pour l'équipe de nuit. » Ce que j'ai gardé pour l'équipe de nuit : le papier.
Trois mois que je glisse mes pièces dans la boîte à café en me sentant honnête. Trois mois. J'apprends ce matin qu'elle a changé de fonction en cours de route et que je finance intégralement le pot de départ d'une personne que je n'ai jamais croisée.
Je décroche, je dis allô. Ça sonne encore. C'était pas celui-là.
Premier jour, je m'assois sur la seule chaise libre de la salle. Toutes les têtes se lèvent en même temps. Personne ne dit rien, personne n'explique rien, je me relève sans qu'on ait eu à demander. Aujourd'hui c'est moi qui lève la tête.
J'attrape le feutre permanent pour noter les affectations sur le tableau blanc. J'appuie bien fort, pour que ce soit lisible du fond du couloir. Maintenant, le planning se fait au crayon, sur une feuille, et on me la tend sans commentaire.
La machine à café tombe en panne au petit matin. Le temps de dire ouf, quelqu'un a rapporté sa cafetière, on a une rallonge, un pot à lait et un tour de lavage écrit au propre. Le tableau des congés, lui, attend toujours.
Ascenseur bondé, quelqu'un annonce qu'il a un coup de chaud. Tout le monde recule. J'avance, avec la voix calme des grandes occasions. La personne voulait juste enlever son manteau.
Ces anecdotes viennent de l’application « Help je suis infirmier »
Un fil d’anecdotes anonymes de soignants. Deux règles : aucune malveillance, et personne n’est reconnaissable. Gratuit, sans compte.