Contrôle de nuit, j'ouvre sans frapper — à cette heure-là personne n'est réveillé. Si. Deux. Un temps où personne au monde ne sait quoi dire. Puis, de dessous : « on avait peur que ça marche plus, depuis l'accident ». J'ai répondu « ah, très bien », du ton qu'on prend devant une radio de contrôle. J'ai refermé. J'ai fini le couloir en regardant mes chaussures.
Ce qui arrive à trois heures du matin n'arriverait à aucune autre heure. On y prend des décisions étranges, on y confond un manteau avec un patient, et on y répond des choses qu'on se repasse le lendemain.
— Tu fais quoi, debout devant le micro-ondes ? — Je me repose.
Trois heures du matin, je pars chercher quelque chose en réserve. J'arrive devant les étagères, plus la moindre idée de ce que je venais prendre. Je repars les mains vides, très digne. Ça m'est revenu sur le parking, la clé déjà dans la serrure.
« Nuit calme », dans le cahier, ne veut pas dire que la nuit a été calme. Ça veut dire que personne n'a eu le temps d'écrire autre chose. J'ai mis des années à comprendre. Des années à prendre mon service en confiance.
Ce que j'ai dit en partant au petit matin : « Bonne nuit. » Ce qu'ils ont répondu : rien, ils buvaient leur café. Ce que j'ai compris : bien plus tard, dans mon lit.
Nuit du changement d'heure. La pendule recule, je repars pour un tour avec le même café tiède et le même couloir. J'ai vécu deux fois la même minute. La deuxième était nettement moins réussie.
Mes transmissions de début de nuit sont structurées, complètes, verbes conjugués. Celles de la relève tiennent en « RAS, cf. feuille ». La feuille, personne ne l'a jamais retrouvée. Surtout pas moi.
La nuit, je me déplace avec une petite lampe, toujours vers le sol, jamais vers les visages. Cette nuit, la vitre du couloir me l'a renvoyée en pleine figure. J'ai poussé un cri que tout l'étage a entendu.
Un petit bruit régulier quelque part dans le service, en pleine nuit. Je fais tout le couloir l'oreille tendue, l'air très professionnel. C'était ma semelle.
La nuit, je mange debout, dos à la porte, à toute vitesse, comme quelqu'un qui vole dans sa propre cuisine. Maintenant je choisis mon repas sur un seul critère : est-ce que ça se tient d'une main.
En sortie de nuit, je fais mes courses avec des lunettes de soleil à l'intérieur et la démarche de quelqu'un qui a des choses à se reprocher. La semaine dernière, longue station devant les yaourts. Je ne voulais pas de yaourts.
Je marche sur la pointe des pieds toute la nuit. Mes semelles, non.
Sortie de garde. Devant ma porte d'entrée, je badge. Je rebadge. Je rebadge encore, avant d'admettre que mon immeuble ne me reconnaîtra jamais avec ça.
Je suis au sommet de ma forme juste avant de rendre les clés. Jamais pendant la nuit, jamais au creux du petit matin. Mon corps se réveille pile pour me regarder partir.
Le café que je me sers en début de nuit, je le retrouve froid au petit matin. Je le bois quand même. Puis je m'en sers un autre, que je retrouverai froid demain matin, et que je boirai aussi.
Je me couche quand tout le monde part au travail, je fixe le plafond une éternité, et je m'endors juste avant que le réveil sonne. Le seul rendez-vous que je ne rate jamais.
— Tu dors ? — Non non. Je cligne juste très lentement.
Trois heures du matin, j'entre sans allumer. Quelqu'un est assis au bord du lit. Je chuchote que je repasserai plus tard et je referme tout doucement. C'était son manteau posé sur le déambulateur. Le patient s'est réveillé pile à ce moment-là et m'a répondu d'accord.
Fin de nuit, je bois mon café d'un trait devant la machine. Le mien était encore dessous. La collègue est arrivée et m'a demandé si le sien était assez sucré.
En pleine nuit, un patient m'a demandé dans le noir si je pensais que les poissons dormaient. On a cherché ensemble un bon moment. Au matin, il a expliqué à l'équipe qu'il fallait me laisser tranquille, que j'avais l'air épuisé.
La porte du service s'est refermée derrière moi, mon badge à l'intérieur. J'ai toqué, rien. J'ai toqué plus fort. C'est un patient qui est venu m'ouvrir, en me faisant signe de ne pas faire de bruit : les autres dormaient.
Le patient me racontait sa journée, assis au bord du lit. À un moment, il s'est arrêté. J'ai rouvert les yeux. Il a demandé : « je reprends où vous vous êtes endormi ? »
Sonnette. J'arrive en courant. Il vérifiait que quelqu'un venait.
Ces anecdotes viennent de l’application « Help je suis infirmier »
Un fil d’anecdotes anonymes de soignants. Deux règles : aucune malveillance, et personne n’est reconnaissable. Gratuit, sans compte.